Dans les traditions anishinaabe, cree et innu, le wendigo n’a jamais été un simple croque-mitaine. C’est une entité, ou un état, celui d’un humain qui a franchi la ligne interdite du cannibalisme et qui ne peut plus revenir en arrière. Sa peau colle à ses os, ses yeux brûlent d’une faim qu’aucun repas ne peut rassasier. Il mesure plusieurs fois la taille d’un homme. Son souffle sent la charogne. Et il continue de grandir avec ce qu’il dévore.
Un avertissement d’hiver
Le récit du wendigo circule surtout pendant les longs mois d’hiver, quand les familles partent chasser en petits groupes et que les provisions s’épuisent. Raconter le wendigo, c’est inscrire dans la mémoire commune la plus ancienne des règles sociales, on ne mange pas son semblable, même pour survivre. Les aînés décrivent la transformation lente, l’isolement, la rêverie fixe, le goût soudain pour la viande crue, les rêves où quelqu’un d’autre parle à travers soi. C’est moins un monstre qu’un symptôme. Un signal que la communauté a appris à repérer, à nommer, à encadrer avant que le pire ne se produise.
Plusieurs traditions incluent des rites précis pour ramener celui qui bascule. On l’isole, on lui fait boire de la graisse fondue, on réchauffe la pierre de son cœur par des chants répétés pendant des jours. Quand le rite échoue, on procède au dernier recours. Des chasseurs spécialisés des communautés algonquiennes intervenaient pour mettre fin à la transformation avant qu’elle ne s’étende. Jack Fiddler, chef et guérisseur oji-cri arrêté en 1907 pour avoir mis à mort une femme qu’il avait estimée trop atteinte, en témoigne. Il se donne la mort avant son procès, laissant derrière lui des questions juridiques et éthiques qu’on est encore à démêler.
Il ne meurt pas. Il marche à travers les arbres, et son pas fait craquer la glace avant même qu’il ne paraisse.
Le cas Swift Runner
En 1879, près de Fort Saskatchewan, un trappeur cree du nom de Swift Runner assassine et consomme les membres de sa propre famille, alors même qu’un poste de traite se trouve à une journée de marche. Aux agents de la Police à cheval du Nord-Ouest, il explique calmement qu’il était devenu wendigo. Il est pendu le 20 décembre de la même année, première exécution légale dans ce qui deviendra l’Alberta. L’affaire cristallise, pour les anthropologues occidentaux, la notion controversée de psychose wendigo. Cette lecture médicale, très populaire dans les revues de psychiatrie des années 1930, est aujourd’hui contestée par les chercheurs autochtones. Elle réduit à un syndrome clinique ce qui, dans les traditions concernées, appartient à tout un tissu de récits et de responsabilités.
Récupération et vigilance
Depuis les années 2000, plusieurs aînés et écrivains, au premier rang desquels Basil Johnston, demandent que le wendigo soit retiré de la culture pop telle qu’elle le met en scène. On le voit trop souvent réduit à un monstre à cornes dans les films d’horreur, déconnecté de son sens moral et du contexte des communautés concernées. Les récupérations récentes, par Louise Erdrich dans ses romans ou par la poète Margaret Noodin dans sa pratique en anishinaabemowin, cherchent au contraire à restituer sa fonction première. Un miroir qu’on tendait, l’hiver, aux affamés. Une manière de dire que la faim n’est pas seulement celle du ventre, qu’elle peut prendre les visages de la cupidité, de la dépendance, du pouvoir mal employé.
Ce n’est pas un dragon à combattre. C’est un récit qui continue de parler à qui veut l’entendre, dans un pays où la faim, sous toutes ses formes, continue de marcher à travers les arbres.
Article basé sur les travaux de Basil Johnston et les récits recueillis à Moose Factory.