À quelques kilomètres des chutes, à l’écart de la Niagara River Parkway, un tunnel de pierre trapu passe sous l’ancienne emprise du Grand Trunk Railway, à la hauteur de Warner Road. Conçu comme passage de drainage, il ne mesure qu’une trentaine de mètres de long. Il suffit pourtant de s’y arrêter au milieu, d’allumer une allumette, pour qu’on jure entendre le hurlement. Le rituel est devenu, à force de reprises, presque une coutume locale. Les adolescents de Niagara Falls, les touristes d’un jour, les équipes de télévision en reportage d’Halloween, tous ont éteint leur briquet là-bas au moins une fois.
Les trois versions de la légende
La tradition locale en propose plusieurs variantes, relevées dès les années 1920 :
- La jeune femme incendiée. Battue par son mari à la sortie d’une grange voisine, elle se serait réfugiée dans le tunnel, sa robe prenant feu à la lampe qu’il tenait.
- La fillette fugueuse. Elle serait morte de froid dans le tunnel en hiver 1898 après avoir fui l’orphelinat de St. Catharines.
- Le père incendiaire. Ayant perdu la garde de ses deux filles, il aurait arrosé la grange d’essence avant de se pendre au cadre du portail sud.
Les archives municipales de Thorold ne corroborent aucune des trois. Aucun décès n’est rapporté à cet emplacement entre 1880 et 1930, ni dans les registres paroissiaux, ni dans les procès-verbaux du coroner, ni dans la presse régionale conservée aux archives de l’Université Brock. Les tentatives plus récentes pour identifier la jeune femme à partir des registres de l’ancien orphelinat n’ont rien donné non plus.
L’allumette s’est éteinte au bout de deux secondes. Et c’est là qu’on a entendu quelqu’un respirer, à trois pas.
Ce qu’on peut mesurer
L’acoustique du lieu explique une partie du phénomène. La géométrie du passage, étroit, voûté, aux parois irrégulières, produit une résonance marquée qui amplifie le moindre souffle ou craquement. Le vent entrant par le portail nord, selon l’angle, se met à siffler entre les deux bouches du tunnel d’une façon qui peut évoquer un cri humain. Ajoutée à l’obscurité et au silence environnant, cette combinaison suffit la plupart du temps à faire sentir une présence, sans qu’aucun phénomène anormal n’ait jamais été enregistré.
Une légende moderne
Le tunnel n’apparaît pas dans les récits locaux avant les années 1920, soit après le pic de popularité des tunnels hantés dans les pulps américains. Le folkloriste Michael Taft soutient qu’il s’agit d’une légende importée, greffée sur un ouvrage existant, puis enrichie par chaque génération d’adolescents venus tester le silence. Les versions que les parents racontent aux enfants ne sont pas celles que se racontent les adolescents entre eux, et aucune des deux ne correspond aux premières mentions imprimées.
Le tunnel n’a donc pas une histoire, il en a plusieurs, qui se sont déposées en couches successives, chacune contaminant les autres, sans qu’il soit plus possible d’atteindre l’événement d’origine, s’il a jamais existé. Ce qui ne retire rien, bien au contraire, à ce qu’on y éprouve.
Le rituel
Il reste, peut-être, l’essentiel. Pour que la légende continue de tenir, il faut que quelqu’un s’y rende, allume une allumette, et attende. L’expérience se transmet par le geste, pas par le récit. Les parents de Thorold le savent. Les gardiens du parc aussi, qui ferment l’accès de temps en temps aux groupes trop nombreux, puis le rouvrent quand le calme revient. Ce genre de lieu ne se discute pas. On y va, on voit, on en revient, et on trouve les mots après.
Légende urbaine reconstituée à partir des archives de Thorold et de la littérature sur les légendes ferroviaires ontariennes.