Le soir du 4 octobre 1967, vers 23 h 20, cinq adolescents rentrent d’une sortie en voiture le long de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. À la hauteur de Shag Harbour, village de pêcheurs d’à peine trois cents âmes, ils voient quatre lumières oranges clignoter en séquence dans le ciel. L’objet descend rapidement, change d’angle, puis plonge dans la baie à un demi-kilomètre de la rive. Une gerbe d’écume jaunâtre remonte à la surface. Un son grave, métallique, résonne sur la côte.

La nuit du 4 octobre

Laurie Wickens, dix-huit ans, et ses compagnons s’arrêtent à la première cabine téléphonique. Ils appellent la GRC de Barrington Passage. À l’agent Ron Pound qui prend le signalement, Wickens jure qu’il ne s’agit ni d’un avion, ni d’un feu d’artifice. Au même moment, un pêcheur déjà couché dans sa maison du chemin principal, un employé du traversier et un capitaine de ferry en provenance de l’île Cape Sable téléphonent à leur tour. Tous décrivent la même séquence. Lumières en vol, trajectoire inclinée, impact dans l’eau, absence d’avion en détresse dans le secteur.

Quelque chose de grand vient de tomber dans la baie.

Le caporal Victor Werbicki et trois agents arrivent sur les lieux dans le quart d’heure suivant. Ils observent eux-mêmes, à environ huit cents mètres de la rive, une lumière jaune pâle flottant à la surface, laissant derrière elle une traînée d’écume de deux à trois mètres de large, visible dans leurs jumelles. L’objet s’enfonce lentement et disparaît avant qu’un bateau ne puisse l’atteindre. Le garde-côte canadien Cape Roger, alerté par radio, quadrille la zone pendant deux heures. Rien. Aucun débris, aucun corps, aucune trace d’appareil.

L’enquête de la GRC

Le lendemain matin, des plongeurs de la marine, dépêchés depuis Halifax à bord du NCSM Granby, descendent au fond de la baie. La profondeur est d’une trentaine de mètres. Le sable, stable, garde la trace d’un sillage allongé qu’aucun des plongeurs ne sait expliquer. Pendant plusieurs jours, l’équipe ratisse le secteur, installe des repères, remonte vases et algues. Aucun fragment n’est trouvé, aucune signature acoustique d’explosion n’est détectée par les hydrophones de la base navale.

Le dossier est transmis à l’Aviation royale canadienne, puis au ministère de la Défense. Quelques jours plus tard, un communiqué officiel reconnaît qu’aucun avion militaire ou civil n’est porté manquant, qu’aucune manœuvre de l’OTAN n’était en cours au large de la Nouvelle-Écosse cette nuit-là, et que l’objet observé demeure, selon la terminologie officielle, unidentified. Le mot entre dans un rapport gouvernemental canadien, chose rare à l’époque, plus rare encore au nord du 45ᵉ parallèle.

Ce qu’il en reste

L’affaire reste dans les archives comme l’un des seuls cas d’OVNI reconnus par un gouvernement occidental comme authentiquement inexpliqué. Les ufologues Chris Styles et Don Ledger, auteurs de Dark Object (2001), ont recoupé les témoignages pendant plus de dix ans, obtenant des déclarations complémentaires de militaires à la retraite. Leur reconstitution, prudente, suggère qu’un second objet aurait été suivi sous l’eau jusqu’au secteur du port de Shelburne deux jours plus tard, pendant que des sous-marins américains patrouillaient la zone. La marine canadienne n’a ni confirmé, ni infirmé.

Aujourd’hui, Shag Harbour vit modestement du souvenir. Un petit musée, ouvert en saison, expose les témoignages, les cartes marines et les coupures de presse de l’époque. Les plus anciens du village en parlent peu, mais ils en parlent quand même. La mer, elle, s’est contentée de refermer sa surface, comme elle le fait toujours, sans commenter.

Reconstitution appuyée sur les archives de la GRC, la correspondance officielle rendue publique par Bibliothèque et Archives Canada, et l’enquête de Chris Styles et Don Ledger.