Avant que les touristes n’accrochent une peluche à leur rétroviseur, les Syilx parlaient déjà de N’ha-a-itk, un esprit qui exigeait tribut avant qu’on traverse en canot l’étroit passage entre Rattlesnake Island et la rive ouest du lac Okanagan. On y jetait un animal vivant, un chien, un cochon, parfois un oiseau. Faute de quoi, disaient les aînés, une eau noire se refermait sur l’embarcation. Des pétroglyphes sur la rive évoquent encore la créature, animal à longue queue enroulée, tête dressée au-dessus des vagues. Comme le territoire, elle précède les arpenteurs.
De l’esprit au spectacle
Le nom Ogopogo apparaît en 1924, tiré d’une chanson de music-hall britannique écrite par Cumberland Clark, The Ogo-Pogo: The Funny Fox-Trot. La petite société de Kelowna, amusée par la coïncidence entre la ritournelle et la créature locale, l’adopte au cours d’un banquet mémorable. L’animal change alors de nature. Il passe d’une entité territoriale sacrée à une attraction lacustre promue par les chambres de commerce, imprimée sur les brochures, sculptée en peluche, décorée dans les vitrines. La créature, elle, ne semble pas s’en formaliser. Elle continue d’apparaître aux témoins les moins prévenus.
Les observations notables
- 1926 : une cinquantaine de passagers du vapeur Pentowna rapportent un corps sombre sectionnant la surface pendant près de trois minutes, au large d’Okanagan Mission. Le capitaine, l’ingénieur et plusieurs notables signent un compte rendu conjoint, repris le lendemain dans les journaux de Vancouver.
- 1968 : Art Folden, qui tient un magasin à Chase, filme depuis la route un objet long et sombre se déplaçant sans sillage à plusieurs centaines de mètres de la rive. Le film de soixante secondes, soumis à des analyses répétées à partir des années 1970, demeure non concluant. Les spécialistes calculent cependant que, si ce n’est pas une créature, l’objet mesure entre douze et quinze mètres.
- 2011 : Richard Huls filme depuis Peachland deux masses parallèles progressant en ligne droite pendant près d’une minute. L’enregistrement, diffusé par les chaînes d’information continue, alimente une vague d’attention internationale sans déboucher sur une identification.
Ce n’est pas un castor, ce n’est pas une bille, ce n’est pas un tronc. Et ça nage à contre-courant.
Ce que propose la science
Les hypothèses sérieuses évoquent des bancs de kokanee ou de truites arc-en-ciel remontant le lac en saison, des seiches, ces ondes stationnaires qu’on observe dans les lacs profonds et étroits, ou d’anciens troncs gorgés d’eau qui remontent depuis le fond après plusieurs décennies. Rien de cela n’explique pleinement les relevés sonar répétés, depuis les années 1990, d’objets massifs évoluant à plus de cent mètres sous la surface, et qui continuent d’alimenter le dossier sans jamais se laisser identifier.
Arlene Gaal, documentariste de Kelowna qui a consacré plus de quarante ans à rassembler les témoignages, considérait les meilleurs cas comme irréductibles à une explication unique. Elle écrivait qu’il fallait accepter, après un certain temps, de tenir une série de questions ouvertes plutôt que de forcer une conclusion. Ce n’est pas la posture la plus vendeuse. C’est probablement celle qui résiste le mieux à l’épreuve du temps.
Le retour du nom
Depuis les années 2010, les leaders syilx demandent que N’ha-a-itk reprenne sa place à côté d’Ogopogo. Non pour effacer le second, devenu mascotte locale et économique, mais pour rappeler ce qui vient avant. Des panneaux bilingues l’affichent désormais aux points d’accès publics du lac. La créature ne se laisse pas choisir entre deux récits. Elle continue d’apparaître aux deux, quand le vent tombe et que l’eau vire au noir au-dessus de Rattlesnake Island.
Synthèse appuyée sur les archives Kelowna Museums et les travaux d’Arlene Gaal.