Le lac Memphrémagog s’étire sur quarante-cinq kilomètres, entre la rive sud de l’Estrie et le nord du Vermont. Long, étroit, profond de plus de cent mètres en son centre, encadré par les monts Orford et Owl’s Head, il a tout du décor qu’on attendrait d’une créature lacustre. Les Abénakis l’appelaient Memphrémagog, nom qu’on traduit approximativement par « grande étendue d’eau », et mettaient en garde contre un esprit du lac qu’il fallait apaiser avant de traverser. La figure n’a jamais tout à fait disparu.

Les premiers témoignages

Les archives écrites remontent à 1816, mais elles nous parviennent par un détour. Ralph Merry IV, de Magog, tient à partir de 1854 un journal où il compile plusieurs témoignages plus anciens, dont celui du révérend Uriah Jewett, de Brownington, qui décrit un corps cylindrique traversant le lac pendant plusieurs minutes. Merry est avant tout un rapporteur de récits déjà en circulation, pas un témoin direct : ce qui rend son document moins spectaculaire et plus solide qu’on ne l’a longtemps présenté. Dans les années 1870, les journaux de Montréal et de Stanstead reprennent à leur tour des observations presque annuelles.

J’ai vu quelque chose de long et de noir, à hauteur d’eau, qui ne faisait pas de vagues. Ce n’était pas un tronc, ça remontait contre le vent.

La plupart des récits se ressemblent. Silhouette sombre, longueur disproportionnée, déplacement silencieux, disparition brusque. Les observateurs sont surtout des pêcheurs, des villégiateurs, quelques officiers de marine qui passent par Newport l’été. Jusqu’aux années 1950, la créature reste plutôt un amusement régional, un sujet de carte postale et d’anecdote au magasin général.

Les observations modernes

Le dossier prend une autre tournure en 1986, quand Jacques Boisvert, plongeur autodidacte installé à Magog, fonde la Société internationale de dracontologie du lac Memphrémagog. Boisvert n’est pas un croyant militant, c’est un collecteur. Pendant vingt ans, il sillonne le lac, recense les signalements, tient une base de données qui finit par réunir plus de deux cents témoignages datés entre 1816 et 2006.

Il classe chaque récit selon des critères stricts : heure, météo, distance, durée, témoins, crédibilité. Il refuse les témoignages invérifiables et publie chaque année un bulletin dont plusieurs universitaires finiront par prendre acte. Parmi les récits qu’il retient comme solides, certains sont difficiles à écarter. Des patrouilleurs nautiques, des pêcheurs expérimentés, des biologistes en formation décrivent des observations étrangement cohérentes entre elles, ondulations sans remous, masse sombre à hauteur d’eau, déplacement silencieux à contre-courant. Les vidéos captées au cellulaire depuis 2010 alimentent le dossier sans le trancher. Les images sont toujours prises à contre-jour, à distance, avec une qualité juste suffisante pour intriguer, jamais suffisante pour conclure.

Les explications rationnelles existent, évidemment. Le Memphrémagog abrite des esturgeons de lac qui atteignent couramment deux mètres et qu’on aperçoit rarement en surface. Ses eaux profondes produisent des ondes stationnaires qui peuvent donner l’illusion d’un déplacement linéaire. De vieux billots gorgés d’eau remontent parfois du fond, surtout au dégel. Chacune de ces hypothèses couvre une partie des observations. Aucune, disaient Boisvert et ses collègues, ne les couvre toutes.

Memphré aujourd’hui

Après la mort de Boisvert en 2006, la société a été reprise par ses collaborateurs, et ses archives, versées à des fonds locaux, demeurent consultables. Les signalements continuent, à un rythme plus lent, mais ils continuent. La municipalité de Magog, qui a longtemps préféré le silence à la mascotte, assume aujourd’hui la figure. Une statue de bronze représentant un corps serpentin émergeant de l’eau a été installée près de la plage, choix délibérément sobre, presque héraldique.

Il est facile de sourire. Mais à la tombée du jour, quand le vent s’immobilise et que la surface vire à l’étain entre Georgeville et Owl’s Head, on comprend pourquoi les Abénakis, les paysans du XIXᵉ siècle et les plongeurs d’aujourd’hui ont préféré rester prudents. Le lac ne promet rien. Il se contente de ne rien expliquer.

Synthèse appuyée sur les archives de la Société internationale de dracontologie du lac Memphrémagog et les travaux de Jacques Boisvert.