Au 82 Bond Street, à Toronto, se dresse une étroite maison de brique du milieu du XIXᵉ siècle, coincée entre deux immeubles de bureaux. C’est le dernier domicile de William Lyon Mackenzie, premier maire de Toronto, instigateur de la rébellion de 1837, exilé aux États-Unis pendant douze ans avant d’être amnistié, et mort dans cette maison le 28 août 1861. C’est aussi, selon plusieurs témoignages documentés, une des adresses les plus actives du folklore canadien contemporain.

Le rapport Edmunds, 1960

Charles Edmunds et son épouse Dobban emménagent comme gardiens du musée en 1956, peu après que la Ville de Toronto a sauvé la maison de la démolition et l’a transformée en lieu commémoratif. Quatre ans plus tard, en août 1960, Mme Edmunds signe une déclaration sous serment pour le Toronto Telegram, qui la publie en première page. Elle y décrit une suite d’événements tenaces, répétitifs, qui finit par pousser le couple au départ :

  • des pas lourds descendant l’escalier la nuit, toujours entre deux et quatre heures ;
  • un piano du salon jouant quelques mesures alors que le clavier est verrouillé ;
  • une chasse d’eau qui se déclenche à vide au deuxième étage ;
  • des lumières qui se rallument après avoir été éteintes à la boîte électrique principale ;
  • l’apparition, au-dessus de son lit, d’une femme mince au visage allongé.

La famille démissionne au bout de onze mois. Le couple qui leur succède ne tient qu’une saison avant de déposer à son tour un récit similaire auprès de la Toronto Historical Board. Les deux dépositions sont versées au dossier d’archives de la maison, où elles peuvent encore être consultées.

J’ai ouvert les yeux. Elle était penchée sur moi, comme pour m’embrasser. Puis elle a reculé dans le mur.

Une cause matérielle ?

En 1962, un reporter de la CBC passe la nuit sur place avec des enregistreurs. Il ne capte que des craquements de bois, sans corrélation avec les températures mesurées dans les pièces. L’ingénieur en bâtiment consulté par la Ville quelques mois plus tard avance deux hypothèses. La première, que le piano, un ancien modèle mécanique à rouleaux installé de longue date, pouvait vibrer sous l’effet des trams qui remontaient Yonge Street à quelques pâtés de maisons. La seconde, que la tuyauterie en plomb des années 1850, encore en partie active, se dilatait la nuit et produisait des sons évoquant une marche humaine. Aucune des deux explications ne couvre l’apparition au-dessus du lit, ni les sensations de présence rapportées depuis par plus d’une douzaine de visiteurs et d’employés.

Aujourd’hui

Administrée par la Ville de Toronto, la maison est ouverte au public du mercredi au dimanche. Le personnel actuel raconte encore, à voix basse, avoir entendu quelqu’un marcher au deuxième étage alors que les visiteurs étaient tous au rez-de-chaussée. Le piano, lui, est verrouillé à double tour depuis 1963. Les visites guidées intègrent désormais, dans leur parcours, un arrêt officiel sur la question du fantôme. Une franchise presque britannique, ironique pour la dernière demeure d’un républicain convaincu.

L’héritage d’un homme brisé

Le folkloriste John Robert Colombo, qui a consacré plusieurs ouvrages aux récits surnaturels canadiens, classe Mackenzie House parmi les trois cas les mieux documentés du pays. À ses yeux, la maison n’a pas besoin de preuves pour être hantée. Entre l’histoire politique d’un homme brisé par l’échec de son insurrection, les pressions d’une ville qui a failli raser le bâtiment dans les années 1940, et la mémoire têtue de deux familles qui ont refusé d’y rester, Mackenzie House porte ses propres hantises, bien avant les enregistrements.

Sur le palier étroit du 82 Bond Street, devant la chambre de Mackenzie, on comprend ce que les Edmunds ont décrit : une présence qui ne prouve rien, mais qui ne se laisse pas balayer d’un revers de main non plus.

Synthèse de l’histoire publique du lieu et des ouvrages de John Robert Colombo sur le folklore torontois.