Dans les longues veillées d’hiver des paroisses du Saint-Laurent, quand la neige effaçait les chemins et que les bougies tremblaient sur la table, on baissait la voix pour parler du loup-garou. Ce n’était pas exactement un loup, pas tout à fait un homme, mais quelqu’un que l’on connaissait, un voisin, un cousin, un parent éloigné, puni de ses manquements par une transformation nocturne dont il ne se souvenait presque jamais au matin.

Contrairement au werewolf anglo-saxon, le loup-garou canadien-français n’était pas toujours un loup. Il pouvait prendre la forme d’un chien noir, d’un cochon, parfois d’un cheval ou d’un veau. Ce qui restait constant, c’était le péché derrière la métamorphose, un pacte avec le diable, une âme délaissée, et le plus souvent, une longue négligence religieuse.

Origines médiévales, racines nouvelles

Le motif du loup-garou traverse l’Europe depuis le Moyen Âge. On le retrouve dans les procès de sorcellerie, comme celui de Jacques Roulet à Angers en 1598 ou celui de Gilles Garnier en Franche-Comté vingt ans plus tôt, et dans les traités démonologiques qui circulent de chaire en chaire. Arrivé en Nouvelle-France avec les colons de Normandie, du Poitou et de l’Aunis, il se reconfigure au contact du territoire et de l’Église paroissiale, devenant un instrument de contrôle social autant qu’un personnage de conte.

Dans les récits recueillis par Honoré Beaugrand à la fin du XIXᵉ siècle, puis par Marius Barbeau et Jean-Claude Dupont au XXᵉ, la règle ne change presque pas. Celui qui néglige la communion pascale pendant sept années consécutives s’expose à la transformation. Le péché ne tombe pas du ciel. Il s’accumule, se charge, et finit par débouler, une nuit, en fourrure et en crocs.

Qui manque sept ans ses Pâques court le loup-garou.

La formule, rapportée dans plusieurs variantes par Beaugrand, dit l’essentiel. Le loup-garou canadien n’est pas une créature des lointaines forêts germaniques, c’est l’homme d’à côté, celui qu’on a vu à l’auberge le dimanche, celui dont la femme pleure en silence quand le vent se lève. La transformation se fait à la lisière du village, souvent près d’un pont, d’un chemin de croix, d’un arbre marqué. Et la bête ne dévore pas toujours. Parfois, elle erre, elle hurle, elle attend d’être reconnue.

Le rite de délivrance

Il existe, dans presque toutes les versions, une façon de sauver un loup-garou. Il faut lui tirer du sang. Une simple coupure suffit, faite avec un objet de fer, une fourche, une faucille, la lame d’un couteau de boucher, parfois un chapelet serré dans la main jusqu’à ce que les chaînons entaillent la peau. La bête, au moment où elle saigne, se redresse et reprend forme humaine. Nu, tremblant, le plus souvent muet, l’homme sauvé doit alors disparaître dans la nuit sans se retourner.

Mais la délivrance vient avec une condition implacable. Ne jamais révéler son identité. Celui qui a sauvé le loup-garou doit emporter le secret dans la tombe. Dans les récits recueillis par Bertrand Bergeron au Saguenay et repris par les collecteurs du Musée national de l’Homme, les transgresseurs paient le prix fort, sous la forme d’une maladie soudaine, d’une ruine inexpliquée, parfois d’une mort dans l’année qui suit. Le folklore canadien-français n’offre pas de rédemption sans contrepartie.

Le péché, la métamorphose, la libération par le sang, le silence à tenir : ce schéma dit plus qu’une histoire à faire peur. Il raconte une société où le salut passe par la communion, où la frontière entre l’homme et la bête tient à une pratique religieuse régulière, et où la communauté se sent responsable de ceux qui chancellent. Le loup-garou, finalement, c’est le miroir d’une paroisse qui craint de perdre l’un des siens.

Aujourd’hui, le loup-garou québécois ne hante plus vraiment les chemins, mais il subsiste dans la langue, dans les expressions « courir le loup-garou » ou « aller au loup-garou », et dans l’imaginaire des veillées qui reviennent chaque hiver. Derrière la bête, ce qui inquiète encore, c’est l’idée qu’un homme puisse finir par ne plus se reconnaître lui-même.