En avril 1763, quelques mois après la capitulation de Québec devant les troupes britanniques, un tribunal militaire condamne Marie-Josephte Corriveau à la pendaison. Son crime, établi après un premier procès bâclé qui a d’abord visé son père Joseph, est d’avoir fracassé le crâne de son second mari, Louis Dodier, pendant son sommeil. Elle a trente ans, deux enfants survivants d’un premier mariage, et va entrer dans la légende non pas par sa mort, mais par ce qu’on a fait de son corps.
Le contexte de la condamnation est inédit. La colonie vient de passer sous administration militaire anglaise. Les procédures civiles françaises sont suspendues, les interrogatoires se font en anglais puis sont traduits. Au premier procès, Joseph Corriveau avoue sous la pression. Condamné, il se rétracte à la veille de son exécution et accuse sa fille, qui finit par reconnaître le meurtre. Le second verdict tombe en cinq jours. La peine emprunte directement à la tradition britannique, pendaison suivie d’exposition au gibet, châtiment réservé en Angleterre aux pires crimes mais jamais pratiqué dans la Nouvelle-France d’avant la Conquête.
Le supplice de la cage
Pour marquer les esprits, les nouvelles autorités britanniques ordonnent une peine exemplaire, inusitée en Nouvelle-France. Son corps sera exposé dans un gibet de fer, une cage grillagée épousant la forme humaine, à la croisée des chemins de Pointe-Lévy, face à Québec. La cage est forgée à la hâte par un serrurier de la ville. Pendant plus de cinq semaines, les habitants de Lauzon, les voyageurs qui remontent vers Beaumont, les charrois de foin passent sous le cadavre qui se balance au vent d’avril. Puis le gibet disparaît. Enterré en catimini par des paroissiens excédés, disent certains registres, ou dérobé par des parents de Marie-Josephte voulant lui rendre la paix, selon d’autres.
On dit qu’elle courait les grèves, sa cage au dos, cherchant un batelier pour traverser au cimetière.
La légende commence là. Dans les veillées du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle, la Corriveau revient. Elle apparaît aux noctambules sur la berge du Saint-Laurent, cage grinçante, chaînes aux pieds, elle presse les passants de la faire traverser. Ceux qui acceptent ne reviennent jamais. Ceux qui refusent, dit-on, sentent toute leur vie le froid de son regard.
La redécouverte
En 1850, des sextons fouissant le sous-sol de l’église Saint-Joseph-de-Lauzon tombent sur la cage rouillée. Le petit peuple de la paroisse reconnaît immédiatement l’objet. Exhumée, exposée à Québec pour quelques sous la visite, la cage passe ensuite aux États-Unis, où elle circule dans les expositions curieuses avant d’aboutir au Peabody Essex Museum de Salem. Elle y reste plus d’un siècle, oubliée des Canadiens, classée parmi les curiosités coloniales. Ce n’est qu’en 2013, après plusieurs démarches menées par les autorités québécoises, qu’elle est rapatriée. Elle repose aujourd’hui au Musée de la civilisation de Québec, stabilisée avec soin, dans une vitrine qui se refuse à l’éclairage théâtral.
La Corriveau au folklore
Louis Fréchette lui consacre un conte dans ses Légendes d’un peuple (1887), où la cage devient un sabbat itinérant. Philippe Aubert de Gaspé père, dans Les Anciens Canadiens (1863), fait passer un voyageur sous le gibet, et Marie-Josephte, penchée par-dessus son squelette, réclame qu’on la porte au sabbat de l’île d’Orléans. Anne Hébert, plus tard, reprend la figure dans sa pièce La Cage (1990), où la condamnée dialogue avec la juge qui l’a envoyée à la mort. Chacun rejoue la scène du spectre à sa manière, cage grinçante et chaînes traînantes, harcelant les voyageurs attardés sur la Côte-du-Sud.
La véritable Marie-Josephte, paysanne de trente ans, deux enfants survivants, un premier mari emporté par une fièvre mal documentée, un second tué en pleine nuit de novembre, a disparu sous le personnage. Reste une silhouette de fer, devenue emblème d’une justice coloniale brutale autant que d’un imaginaire qui ne l’a jamais lâchée. Les travaux récents, notamment ceux de Catherine Ferland et Dave Corriveau dans La Corriveau, de l’histoire à la légende (2014), ont cherché à lui rendre quelque chose d’humain. À rappeler qu’avant la cage, il y avait une femme, une ferme, un village, et un couple qui s’entendait mal.
Récit reconstitué à partir des archives judiciaires et du folklore collecté par Marius Barbeau.