Dans les chantiers de la Gatineau, au cœur du XIXᵉ siècle, les bûcherons partaient en septembre et ne redescendaient qu’au dégel. Cinq mois sans voir leurs femmes, leurs enfants, leur clocher. Cinq mois à couper, charroyer, empiler du bois d’épinette et de pin blanc pour les scieries de la vallée de l’Outaouais. Il fallait le réveillon du Jour de l’an, une solitude trop lourde, et une bouteille de rhum partagée au fond du shanty. Alors quelqu’un murmurait la formule, et le canot s’élevait au-dessus des épinettes.

La règle du pacte

Le contrat avec le diable est simple en apparence. Il transporte un équipage de six ou huit hommes par les airs, des chantiers de la Gatineau jusqu’aux villages du Bas-du-Fleuve ou de la Beauce, parfois sur plus de six cents kilomètres en une nuit. En échange, trois interdictions tiennent lieu de prix :

  • ne prononcer aucun nom divin ;
  • ne frôler aucun clocher ni aucune croix ;
  • revenir avant l’aube, sans quoi les âmes deviennent siennes.

On ne choisissait pas son équipage à la légère. Les pilotes, qui gouvernaient la proue et la poupe, devaient connaître les vents et les reliefs, éviter les clochers des rangs, anticiper les cris d’un coq trop matinal. L’un des passagers devait rester sobre, rôle ingrat qui revenait au plus jeune ou au plus pieux. Chaque homme savait qu’un seul blasphème suffisait à faire basculer le canot vers les arbres.

Acabris ! Acabras ! Acabram ! Fais-nous voyager par-dessus les montagnes !

La formule, presque toujours la même d’une version à l’autre, se termine par un nombre d’heures précis. Il ne servait à rien de partir pour trop longtemps. Le temps était l’enjeu, et le diable gardait la main.

La version de Beaugrand

Honoré Beaugrand, journaliste et futur maire de Montréal, publie La Chasse-galerie le 31 décembre 1891 dans les pages de La Patrie, le journal qu’il dirige. Le récit paraît à nouveau en 1900 dans le recueil du même nom, cette fois accompagné des illustrations d’Henri Julien. Son narrateur, Joe le cook, raconte comment, un soir du Jour de l’an, huit hommes du chantier ont pactisé pour aller danser à Lavaltrie. Le canot a failli se perdre quand un compagnon, ivre, a blasphémé au-dessus de Montréal. La nacelle a piqué vers la cime des pins. Seul un virage désespéré, arraché par le pilote Baptiste Durand, a sauvé l’équipage de la damnation.

Le texte de Beaugrand fixe dans la culture québécoise une tradition qui existait déjà en fragments dans les chansons de cage et les contes de chantier. Louis Fréchette, qui publie en 1900 sa propre version, Les lutins, reconnaît cette dette. La bibliothèque de l’Université Laval conserve plusieurs cahiers manuscrits où des variantes antérieures, parfois plus sombres, avaient été notées par des curés inquiets de l’usage que les shantymen faisaient de la veillée.

Entre France et Nouvelle-France

La chasse-galerie canadienne hérite d’une croyance européenne beaucoup plus ancienne. Celle de la mesnie Hellequin, cette horde spectrale menée par un seigneur maudit, condamnée à chasser pour l’éternité dans les cieux d’automne. Le chroniqueur normand Orderic Vital la décrit dès le XIᵉ siècle, et elle traverse ensuite la France médiévale sous plusieurs noms, dont celui de chasse Arthur ou chasse Galery, du nom d’un chasseur légendaire puni pour avoir préféré la poursuite d’un cerf à la messe du dimanche.

En traversant l’Atlantique, la chasse à courre est devenue canot d’écorce, et le chasseur damné, un bûcheron trop pressé de rentrer. Le changement n’est pas anodin. En Europe, la chasse-galerie restait un avertissement lointain, une silhouette à ne pas croiser dans un ciel de tempête. En Nouvelle-France, elle devient un acte volontaire, presque un choix rationnel. Le diable n’est plus celui qu’on fuit. C’est celui qu’on paie, pour une nuit, contre l’assurance d’embrasser sa femme avant que le coq ne chante.

C’est peut-être ce qui explique la longévité du récit. Là où d’autres légendes s’effacent avec les conditions sociales qui les portaient, la chasse-galerie continue de parler d’un désir très concret, celui d’abolir la distance, d’effacer la durée imposée par le travail. On comprend que, même aujourd’hui, elle revienne si naturellement dans les chansons, les films et les bières brassées en Outaouais.

Légende reconstituée à partir de Beaugrand, Fréchette et des veillées collectées en Outaouais.